Monique Genuist
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Reprinted from Itinérance by Monique Genuist.
Me voilà de nouveau amarrée à mon petit bureau-bateau de pin, vigie d’où je me laisse envahir par les marées du ciel et de la terre. Devant moi, le détroit: y passent ferrys, cargos, esquifs de pêche, trains de bois; plus tard dans la saison viendront, dans leur majestueux vol blanc, les bateaux de croisière en route pour l’Alaska.
Comme chaque matin, avant de partir rejoindre mes enfants à l’hopital, je m’assois ici quelques instants pour regarder la mer.
Et je vois Nathalie, encore humide de mon sang et de mon lait. C’est peu après la naissance de Nathalie que David s’est mis à changer. Mon bébé, une merveille! Douce, rose, ronde, potelée, avec juste un duvet d’oisillon en guise de cheveux. Lui ne nous comprenait pas, Nathalie et moi, enlacées dans notre complicité et notre tendresse. Contre son avis, j’ai insisté pour la nourrir. La nuit, je la gardais avec moi, son minuscule nez camus enfoui dans mon sein debordant de lait. J’avais beaucoup moins de temps à lui consacrer, à lui.
Ce matin, il pleut encore, d’une poussée lente et continue; le ciel et la terre se liquéfient sous la pluie qui tombe sans cesse. Auparavant, quand il pleuvait, je croyais qu’il tombaite de l’eau, et c’était fini. J’avais tort. Dans l’île, je commence à apprendre qu’il existe maintes nuances au concept.
Quand, contre toute attente, j’ai découvert que j’étais enceinte, ensemble, David et moi, nous avons crié au miracle. Il a surveillé les progrès de ma grossesse aven l’attachement d’un amant et d’un future père. Aven passion, il suivait les métamorphoses de mon corps, mesurant mon ventre qui gonflait, palpant amoureusement mes seins menus qui enflaient, devenaient lourds et durs comme des grenades prêtes à crever. Nos jeux de l’amour n’en étaient que plus intenses. À aucun moment, je ne me suis sentie laide ou deformee. J’étais la déesse da la fécondité.
Après ces années stériles où j’avais tout essayé pour avoir un enfant. Les meilleurs spécialistes m’avaient assuré que je n’enfanterais pas. Je m’étais presque résignée à ne jamais être mère. Pour compenser, j’avais repris mes études et suivi des cours par correspondance: je voulais devenir institutrice, me rapprocher des petits. Puisque je ne pouvais en avoir, je maternaerais ceux de autres. Bien sûr, en attendant, je maternais David. Il s’en trouvait fort bien.
Un temps, nous avions joué avec l’idée d’adopter. Mais lui avait trouvé toutes sortes d’objections. On ne savait jamais sur qui on tombait. Et si l’enfant était malade, d’une de ces terribles maladies héréditaires, si les vrais parents s’avisaient de le réclaimer plus tard et de nous l’arracher, s’il n’était pas intelligent… ou si… ou si… il n’en finissait pas de découvrir des obstacles, de me décourager. Il craignait surtout de me partager. Je m’en suis bien rendu compte après la naissance de Nathalie.
Ce matin, la grisaille étouffe, asphyxie la mer et la terre. Ce serait peut-être le moment propice de predre mon congé annuel. J’ai besoin de lumière, de récupérer mes forces vives afin d’être en pleine forme, plus disponible auprès des enfants. Ils n’ont que faire des mes états d’âme mélancoliques. Eux prétendent se nourrir de ma bonne humeur quotidienne qui se relâche ces dernières semaines.
Je songe à une plage quelconque, quelque part dans un pays de soleil. J’hésite. Je suis allée chercher des brochures dans différentes agences. Les publicités multicolores promettent des voyages de sable doré, semé de cocotiers et d’hôtels oasis; d’une station balnéaire à l’autre, les mêmes tours anonymes, les mêmes plages brûlées, les mêmes piscines aux eaux bleu profond au bord desquelles les touristes s’ennuient à bronzer. Le sud des États peut-être? Le Grand Canyon, l’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Colorado, l’Eldorado rouge et ocre, la roche, le désert en fleurs, une nature de pierre, de cactus géants, chaude, parfumée et sèche surtout.
Cette nuit, il a encore plu en cataractes, le deluge; les gouttières débordaient aven fracas. Depuis des semaines que ça dure. La pluie ponctuée d’averses, quelques éclaircies interrompues de bourrasques, de rafales brutales, des ondées mêlées de rares embellies. Au mieux, brumes et brouillards matinaux, ciel uniformément couvert ou très nuageux crachotant une fine bruine interrmittente. Il arrive que le journal local s’aventure à prà voir une journée partiellement ensoleillée avec risques d’averses à quarante, cinquante ou quatre-vingts pour cent. De même que les Amérindiens de la Saskatchewan ou les Inuit possédent une multiplicité de termes pour décrire la neige, les insulaires de par ici semblent disposer, pour définir l’eau qui tombe du ciel, de mille subtilités dont je ne sais encore presque rien.
La clarté étincelante sur les grandes plaines nues de la Prairie me manque, le sentier où je m’avançais seule parmi les arbres enneigés, là -bas dans le silence de la forêt du Nord.
Même mes oiseaux d’hiver aux couleurs brillantes, gros-becs des pins, gros-becs errants, geais bleus ont disparu; j’ai bient tenté d’attirer les mésanges à dos brun ou les roselins familiers; en vain, les graines pourissent au fur et à mesure à la mangeoire.
Depuis novembre, j’attends, contre toute raison, le silence et le froid, la beauté extraordinaire de la longue sasison qui ne vient pas; il m’est difficile de remplacer ma forêt par la mer rarement étale, souvent hérissée en cette pointe à l’extrémité nord de l’île. L’océan chante des chants sauvages dont la musique me reste étrangère; la forêt protectrice m’enveloppait, la mer ne m’a fait montre jusqu’ici d’aucun instinct maternel. Elle ne mérite pas son nom. Distante, hautaine, elle ballotte bateaux et gens dans une totale indifférence. Ce matin, grise et maussade, elle boude.
Reprinted from Itinérance by Monique Genuist. Regina: Les Éditions de la Nouvelle Plume, 1999. pp. 1-5.
Used by permission.
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